Voix humaines

Réfléchissant à la première programmation des « Nuits d’été de Villebois », l’envie de monter « La voix Humaine » qui me tenaillait depuis de nombreuses années resurgit très naturellement.
D’abord parce que le texte de Cocteau est à la fois d’une puissance dramatique immense et d’une banalité déconcertante. Marqué dans le temps par l’utilisation du téléphone (avec la technique balbutiante des années trente), il est cependant terriblement universel. En effet, les « chat’ » d’aujourd’hui sur Internet sont souvent interrompus par l’arrivée d’une tierce personne, et les échanges par téléphones mobiles deviennent des dialogues surréalistes ponctués de « tu m’entends », « on a été coupé », « où es-tu », etc.
Le constat de COCTEAU selon lequel le téléphone, moyen de communication, éloigne les gens et change les rapports humains, est encore plus violent aujourd’hui. Non seulement on peut rompre par téléphone ou sur Internet, mais on peut y faire ses courses, y faire des rencontres avec des gens que l’on ne verra jamais, et éventuellement y avoir des relations sexuelles à deux ou à plusieurs en réinventant l’onanisme. Quand, étant petits, nous fantasmions sur l’an 2000, nous n’imaginions pas que ce serait en fait l’ère de la communication. Communication qui fait d’un habitant de l’autre côté du globe votre voisin, alors que vous ne connaissez même pas le visage de la personne qui habite à côté de chez vous. Que vos amis ont l’impression de vous avoir vu, parce qu’ils ont « chatté » ou « textoté » avec vous pendant quelques heures. On ne se parle plus mais on communique ! Souvent après deux heures passées, au mieux au téléphone, ce qui vous permet au moins d’entendre la voix de l’autre, votre interlocuteur répond « je n’ai pas le temps en ce moment » à la question « quand se voit-on ?».
Non seulement le texte de COCTEAU reste d’actualité, mais il est extrêmement visionnaire: spectacle d’une société, non pas individualiste comme on se plait à l’entendre, mais peuplée de solitude, qui, si on n’ y prend pas garde, sera le mal de ces années 2000.